La diffusion meurtrière et insidieuse de fausses nouvelles (« fake news ») concernant la Covid-19 sur les réseaux sociaux a ralenti l’intervention des gouvernements contre la pandémie dans le monde entier. Des plateformes comme Facebook et WhatsApp ont été largement utilisées pour disséminer des mensonges allant des théories conspirationnistes à des informations inexactes sur les méthodes de prévention et les remèdes à l’infection.

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a exprimé son inquiétude face à une désinformation mondiale qualifiée d’ « infodémique » en février 2020, reconnaissant que la lutte contre la pandémie de Covid-19 devrait se tenir à la fois sur le terrain et sur les réseaux sociaux.

Pour comprendre l’impact réel des fausses nouvelles pendant cette pandémie, nous devons d’abord comprendre comment ces informations fonctionnent.

Comment fonctionnent les fausses nouvelles

Le documentaire de Netflix intitulé The Great Hack  nous a montré comment les données de Facebook étaient utilisées pour cibler des électeurs potentiels grâce à une propagande de droite insidieuse présentée comme s’il s’agissait d’informations. Les fausses nouvelles fonctionnent en attirant notre attention et en détournant nos circuits d’apprentissage et de mémoire. Cela explique en grande partie leur succès. Mais leur atout principal est leur capacité à faire appel à nos émotions.

Une étude publiée dans Proceedings of the National Academy of Sciences of The United States of America révèle que lorsque nous prenons des décisions, « nous nous appuyons sur notre capacité à intégrer les informations dans un cadre de référence émotionnel combinant faits et sentiments. Nos sentiments positifs ou négatifs à l’égard des gens, des choses et des idées naissent beaucoup plus rapidement que nos pensées conscientes, bien avant que nous n’en ayons conscience. Ce conditionnement fonctionne par le biais d’expositions à un contenu émotionnel aussi courtes que 1/250e de seconde, « un intervalle si bref qu’il est impossible de reconnaître ou de se souvenir du stimuli ».

La désinformation sur le virus a été utilisée pour susciter la peur et la méfiance entre les pays, et même présenter les autres pays comme mauvais. Bien que tout ceci se joue dans un espace de concurrence politique mondiale, ces informations mensongères rendent difficiles pour les gouvernements la tâche de mettre efficacement en œuvre des mesures d’endiguement comme la promotion de bonnes pratiques d’hygiène, l’application de « protocoles de masques », de la distanciation sociale, des couvre-feux et du confinement.

Cela est apparu de manière particulièrement évidente dans les cas où ces mesures ont contribué à interférer de manière significative avec le quotidien des gens. Lorsque les gens n’ont pas accès à la nourriture, lorsqu’ils sont confrontés à des menaces de perte de revenus, lorsqu’ils ne peuvent pas se rencontrer entre eux sans se voir imposer de restrictions, il leur est plus facile de croire les fausses nouvelles qui circulent car elles font davantage appel à leurs convictions subjectives du moment.

Informations mensongères courantes sur la Covid-19

L’une des fausses informations qui s’est disséminée dans le monde au début de la pandémie portaient sur les « faux remèdes ». Au Kenya, des vidéos et des textes circulaient affirmant qu’en faisant des gargarismes avec de l’ail et du jus de citron ou de l’eau salée, il était possible de guérir de la Covid-19. Une information erronée si répandue même au Kenya que le prix des citrons a presque triplé en mars/avril 2020.

Selon cette théorie, le coronavirus ne peut survivre dans un environnement acide, ce qui laisse à penser que le fait de consommer du jus de citron ou de l’eau citronnée ou de les utiliser en gargarisme permet de l’éliminer. L’idée est qu’en consommant du citron, vous augmentez le niveau de pH de votre corps, dans lequel le virus ne peut pas survivre. Mais une étude a démontré comment un virus, en particulier le coronavirus, survivait dans des environnements extérieurs. L’étude était basée sur les niveaux de pH. Le jus de citron n’est qu’un fluide acide et il a été démontré que le virus pouvait survivre jusqu’à un pH de 3, ce qui correspond précisément au pH du jus de citron.

Parfois, ces informations mensongères sont diffusées par des personnes qui exercent une forte influence. En mars 2020, Mike Sonko, ancien gouverneur de Nairobi, a provoqué une tempête médiatique internationale qui a même attiré l’attention de la chaîne d’information câblée américaine CNN. Le gouverneur, en essayant de justifier l’ajout de bouteilles de cognac Hennessy dans des kits anti-covid, a affirmé de manière sensationnelle que l’alcool tuait le virus – peut-être en s’appuyant à tort sur l’utilisation des désinfectants pour les mains à base d’alcool dans le cadre des protocoles d’endiguement du virus.

CNN a cité le gouverneur, qui a déclaré : « Il me semble que d’après les recherches menées par l’OMS et diverses organisations, l’alcool joue un rôle majeur dans l’éradication du coronavirus ».

Des affirmations qui ont été rapidement réfutées par l’OMS.

La consommation d’alcool ne détruit pas le virus, et est même susceptible d’augmenter les risques pour la santé si une personne est infectée par le virus. L’alcool (à une concentration d’au moins 60 % par volume) agit comme un désinfectant sur la peau, mais n’a pas cet effet dans le corps lorsqu’il est ingéré.

OMS

L’ancien président américain Donald Trump a également joué un rôle clé dans la diffusion de fausses informations sur l’efficacité de l’hydroxychloroquine dans le traitement et la prévention de la Covid-19. Ce médicament a été largement utilisé sous les tropiques dans le traitement du paludisme et fait actuellement partie des médicaments utilisés dans le traitement du lupus érythémateux et de la polyarthrite rhumatoïde.

Dans un article publié par AfricaBlogging (une plateforme continentale sur laquelle des blogueurs politiques sont invités à publier), Ruth Aine, atteinte de lupus, affirme que les revendications de Trump ont provoqué la pénurie de ce médicament pour les patients qui en avaient vraiment besoin pour traiter leurs maladies chroniques.

Les patients atteints de lupus rencontrent de nombreuses difficultés, et ce médicament (l’hydroxychloroquine) leur permet de « vivre un peu mieux ». Le principal hôpital national ougandais ne dispose pas de département de rhumatologie. Le seul rhumatologue ougandais que nous connaissons s’intéresse davantage aux études universitaires qu’aux patients, et la plupart des patients du groupe de soutien aux personnes atteintes de lupus n’ont pas reçu beaucoup d’aide de sa part. Quand on écoute la plupart de leurs histoires (nous nous sommes rencontrés pour la première fois l’année dernière), celles-ci sont bien tristes. Parce qu’ils ne bénéficient d’aucune reconnaissance ou aide, ou presque, de la part du système de santé ougandais. Je me sens vraiment très privilégiée de pouvoir voir un rhumatologue à Nairobi, au Kenya. Pendant ma rémission, je dois encore être suivie… Parce que l’Ouganda ne compte pas beaucoup de cas, 175 pour le moment – je veux croire que le ministère de la Santé peut aider les patients qui en ont le plus besoin. Les patients atteints de lupus et de polyarthrite rhumatoïde en Ouganda ressentent l’impact de la COVID-19, mais pas comme tout le monde. Pour eux, c’est plus grave.

Ruth Aine, auteure à AfricaBlogging.

Même la technologie n’a pas été épargnée lorsqu’il s’agit de diffuser des informations erronées sur la Covid-19. Le fait que des entreprises chinoises comme Huawei soient les leaders mondiaux du déploiement de la 5G et que le virus soit apparu pour la première fois en Chine a contribué à alimenter la théorie selon laquelle les réseaux 5G causaient ou contribuaient à la diffusion du virus.

Alors qu’une campagne de vaccination, largement considérée comme l’initiative la plus importante pour mettre fin à la pandémie, est en cours de déploiement dans le monde, l’utilisation des vaccins est également entravée par les fausses informations.

Les scientifiques avertissent que les groupes anti-vaccination pourraient dominer les médias sociaux au cours de la prochaine décennie et faire dérailler le processus mondial de vaccination si leurs affirmations ne sont pas contestées. Pour être efficace, le déploiement d’un vaccin doit reposer sur une grande confiance dans celui-ci, et la désinformation virale peut nuire à cette confiance, et entraîner une faible adoption du vaccin.

Une récente étude publiée par des professeurs de psychologie de l’université de Cambridge a révélé qu’une plus grande croyance dans les fausses informations sur le virus était systématiquement associée à une moindre propension à se faire vacciner. Ces conclusions ont ensuite été réaffirmées dans une étude ultérieure qui a établi un lien significatif entre les campagnes de désinformation et la baisse de la couverture vaccinale.

Lutter contre les fausses informations

En mai 2020, alors que je réalisais des interviews pour un article de recherche que j’écrivais pour le programme médiatique de la Fondation Konrad Adenauer pour l’Afrique subsaharienne, j’ai découvert que des stations de radio en langue locale et communautaires d’Afrique de l’Est relevaient le défi de la désinformation autour de la question de la Covid-19.

Sky FM, une radio locale de Kisumu, au Kenya, avait mis en place un bureau de vérification des faits en collaboration avec une organisation spécialisée en la matière baptisée « Pesa-check » pour aider à faire la lumière sur les informations mensongères qui « se propagent comme des feux de forêt » et entravaient les efforts du gouvernement pour faire appliquer les mesures de confinement dans la ville.

Jael Lieta, le directeur de la station, m’a expliqué que l’une des fausses informations contre lesquelles ils avaient dû lutter était que « le virus ne peut pas survivre dans les endroits chauds ». En utilisant les données disponibles sur des plateformes comme le site Internet de l’OMS et d’autres organismes de presse réputés, ils se sont attachés à fournir des exemples de pays plus chauds où des cas de virus avaient été enregistrés. La confiance que les gens avaient en eux et leur capacité à communiquer avec leurs auditeurs dans les langues qu’ils comprennent le mieux ont non seulement permis de relayer les informations des organismes de santé, mais ont également joué un rôle dans le changement d’attitude de la communauté à l’égard du virus.

Comme d’autres épidémies nous l’ont appris, telle l’épidémie d’Ébola de 2014 en Afrique de l’Ouest , les interventions scientifiques et cliniques dans la lutte contre la Covid-19 devront être complétées par des modèles de communication clairement définis pour lutter contre les fausses nouvelles et la désinformation. Il s’agira probablement d’empêcher avant tout les gens de tomber dans le piège des fausses nouvelles, car des études ont démontré qu’il était très peu probable que les dommages déjà causés par la désinformation puissent être réparés malgré les rectifications apportées.